Histoire du YOOTE
Yoote, Yoté, Yote
Trois graphies, un seul jeu.
Yoote est l'écriture wolof : la langue double ses voyelles longues, le o se tient. Yoté est la transcription française, celle des livres et des encyclopédies. Yote, sans accent, est la forme anglaise, venue avec Internet.
Nous avons choisi YOOTE, parce qu'un jeu qui appartient à une langue mérite d'en porter l'orthographe.
Un jeu de terre

Avant le bois, il y avait le sol.
On creusait vingt-cinq trous au doigt, dans le sable. Les pions étaient ce qu'on avait sous la main : des cailloux d'un côté, des bouts de bois de l'autre, parfois des graines ou des coquillages.
Deux joueurs s'installaient face à face, et autour, le cercle de ceux qui regardent, car au yoote, on regarde autant qu'on joue.
Le jeu ne coûtait rien. C'est ce qui lui a permis de traverser les siècles.
Une famille de jeux plus vieille que les frontières
Il appartient à une grande famille de jeux de saut qui s'étend de l'Atlantique à l'Inde, dont les membres partagent un même principe : un plateau quadrillé et une capture qui se fait en sautant par-dessus l'adversaire.
L'un des ancêtres documentés de cette famille est l'alquerque, joué sur une grille de cinq sur cinq. On le trouve mentionné dès le Xe siècle dans le monde arabe sous le nom de quirkat, puis décrit en détail en 1283 dans le Libro de los juegos commandé par Alphonse X de Castille. De lui descendent le jeu de dames européen, le zamma du Maghreb, l'awithlaknannai des Zuni d'Amérique, et une quarantaine d'autres variantes recensées par l'historien H. J. R. Murray dans son ouvrage de référence de 1952.
Le yoote est le membre ouest-africain de cette famille. Son plus proche cousin est le choko, joué au Mali et au Soudan.
Un jeu attesté depuis au moins deux siècles
Le yoote est documenté au Sénégal, au Mali, en Gambie, au Burkina Faso, au Niger et en Côte d'Ivoire. Les sources concordent pour le dire pratiqué depuis au moins deux cents ans — c'est-à-dire aussi loin que la trace écrite remonte.
Le travail de référence reste celui de Charles Béart, Jeux et jouets de l'Ouest africain, publié par l'Institut français d'Afrique noire à Dakar en 1955. Béart avait dirigé l'École William Ponty puis l'enseignement au Sénégal avant de devenir secrétaire général de l'IFAN. Ses deux volumes recensent les jeux de la région village par village. C'est la source à laquelle tout le monde revient encore aujourd'hui.
Son origine exacte, en revanche, reste inconnue. Aucune source ne permet de la dater ni de l'attribuer à un peuple plutôt qu'à un autre. Le yoote est un patrimoine sénégalais partagé, et c'est dans la langue wolof que son nom s'est fixé.
La règle qui n'appartient qu'à lui
Ce qui distingue le yoote de nombreux autres jeux de saut tient en une phrase : une prise en emporte deux.
Le joueur qui saute retire la boule sautée, puis une seconde boule adverse de son choix — sur le plateau, ou dans la réserve de l'adversaire. Cette règle, attestée par toutes les descriptions sérieuses du jeu, transforme chaque capture en décision stratégique. Elle n'existe nulle part ailleurs sous cette forme.
Il peut choisir de :
- supprimer une menace immédiate ;
- empêcher une future pose ;
- ouvrir une brèche sur le plateau ;
- affaiblir la réserve adverse ;
- préparer une position plus favorable pour la suite.
La prise n'est donc jamais un simple geste mécanique. Elle devient un choix qui peut modifier toute la partie.
Sources : H. J. R. Murray, A History of Board-Games Other Than Chess (Oxford, 1952) ; Charles Béart, Jeux et jouets de l'Ouest africain (IFAN, Dakar, 1955) ; base de données Ludii, Digital Ludeme Project, université de Maastricht ; Libro de los juegos (Castille, 1283).
Le Cayor, terre de mémoire
Le yoote s'inscrit dans les terres wolof : le Cayor, mais aussi le Baol, le Djolof, le Ndiambour, le Saloum et le Walo.
Le royaume du Cayor a existé du XVIe au XIXe siècle, entre le fleuve Sénégal et le Saloum. Il s'affranchit du Djolof en 1549 et se donna pour souverain le damel, élu par les sept grandes familles. Le dernier fut Lat Dior, tombé en 1886.
Dans les villages, on jouait dans la cour familiale, sous un arbre, près de la place publique — partout où l'on pouvait creuser le sol. Taïba Mbaye, dans la commune de Taïba Ndiaye, département de Tivaouane, appartient à cette géographie-là. On y joue encore, à l'heure où la chaleur tombe.
Chaque geste parle
Dans le yoote, aucun geste n'est neutre.
- Poser une boule, c'est occuper une place et renforcer sa présence.
- Refuser une prise, c'est parfois conserver une menace pour plus tard.
- Capturer une boule, c'est affaiblir directement l'adversaire.
- Choisir la seconde boule, c'est décider où porter le vrai coup.
- Retirer une boule de la réserve, c'est empêcher l'adversaire de se renforcer.
- Déplacer une boule, c'est modifier l'équilibre du plateau.
- Enfermer l'adversaire, c'est gagner sans avoir nécessairement capturé toutes ses boules.
Tant qu'il reste des boules à poser, rien ne se déplace. Il faut d'abord s'installer. On n'attaque pas avant d'être là.
Et rien n'est jamais joué : un joueur mené de six boules peut renverser la partie en trois sauts. C'est ce qui en a fait, sur les places de village, un jeu de pari.
Une école de la patience
Le yoote enseigne d'abord à regarder. Avant de jouer, il faut observer les trous libres, les lignes de saut, les réserves, les pièges. Le joueur apprend que le coup le plus spectaculaire n'est presque jamais le meilleur.
Il développe l'anticipation, la mémoire des positions, la patience, la capacité à renoncer à un avantage immédiat, l'attention aux conséquences, le respect du tour de l'autre, et la maîtrise de soi après une perte.
Les travaux consacrés aux jeux traditionnels africains soulignent tous cette dimension : ils transmettent des aptitudes sociales et intellectuelles, et ne se réduisent jamais au divertissement. Dans les sociétés traditionnelles, le yoote était d'ailleurs réservé aux adultes, aux hommes, souvent aux chefs, et transmis du père au fils ou de l'oncle au neveu. Il ne s'apprenait pas à l'école. Il marquait un passage.
Du cercle de sable à l'écran
Pendant des siècles, la partie s'est déroulée dans un cercle de spectateurs. Deux joueurs face à face, les observateurs qui commentent, la tension qui monte à chaque capture.
La version numérique ne remplace pas cette scène. Elle la prolonge.
Elle permet à quelqu'un qui vit à Dakar, à Taïba Mbaye, à Paris ou à New York de retrouver le principe du jeu, d'en apprendre les règles, et de les transmettre à quelqu'un qui ne les a jamais connues. Le téléphone devient un nouveau plateau. Le sable et le bois changent de forme, mais l'essentiel demeure : deux adversaires, un espace partagé, des gestes lourds de conséquences, et une stratégie qui se dévoile peu à peu.
Mémoire du Yoote, appel à témoignage
Le yoote n'est pas un jeu perdu : on y joue tous les jours. Mais il est un jeu non écrit, et c'est autre chose.
Il n'a pas de règlement de référence. Ses variantes se contredisent d'un village à l'autre. Personne n'a recensé son vocabulaire wolof. Aucune archive ne conserve les parties des grands joueurs. La transmission tient à des hommes âgés, et à des enfants qui ont désormais un téléphone dans la main.
Si vous jouez au yoote, nous avons besoin de vous. Dites-nous :
- le nom de votre village ou de votre quartier ;
- le nom que le jeu porte chez vous ;
- la forme du plateau et le nombre de trous ;
- les matériaux employés pour les pions ;
- les règles particulières que vous appliquez ;
- l'âge auquel vous avez appris, et avec qui ;
- les expressions que l'on emploie pendant la partie ;
- le nom du meilleur joueur de votre village.
Une photo ou un enregistrement sont les bienvenus, avec votre autorisation. Chaque témoignage sera conservé, daté, attribué à celui qui l'a donné, et publié. C'est ainsi qu'un jeu non écrit devient un patrimoine documenté.
Écrivez-nous à contact@yoote.app.
Sources et bibliographie sur le YOOTE
Le yoote a peu été étudié pour lui-même. Voici l'essentiel de ce qui existe.
Les ouvrages de référence
- Charles Béart, Jeux et jouets de l'Ouest africain, Mémoires de l'IFAN, Dakar, 1955, deux volumes, préface de Théodore Monod — la source fondatrice. Béart, ancien directeur de l'École William Ponty puis de l'enseignement au Sénégal, y recense les jeux de la région village par village. Tout ce qui a été écrit depuis en découle.
- H. J. R. Murray, A History of Board-Games Other Than Chess, Oxford University Press, 1952 — l'histoire de la famille de l'alquerque et de ses quarante variantes.
- R. C. Bell, Board and Table Games from Many Civilizations, Oxford University Press, 1960–1969 ; réédition Dover, 1979.
- Frederic V. Grunfeld, Games of the World, Holt, Rinehart & Winston, New York, 1975 — la description du yoote la plus diffusée hors d'Afrique ; c'est la source de la plupart des notices encyclopédiques actuelles.
- Alphonse X de Castille, Libro de los juegos, 1283 — la première description complète de l'alquerque, ancêtre de la famille.
Les règles du YOOTE
Le matériel
Le yoote se joue à deux, sur un plateau de 25 trous en 5 rangées de 5. Chaque joueur a douze boules. Celui ou celle qui gagne au tirage commence. Au départ, le plateau est vide et toutes les boules sont en réserve.
Le but du jeu
Capturer les douze boules adverses, celles du plateau comme celles de la réserve.
Poser une boule
Tant qu'un joueur a des boules en réserve, il en pose une dans un trou vide.
Tant qu'il lui reste des boules à poser, il ne déplace aucune boule déjà posée. Une boule sur le plateau ne bouge que pour capturer.
Capturer
On saute par-dessus une boule adverse voisine et l'on retombe dans le trou immédiatement derrière, en ligne droite. Le saut est horizontal ou vertical, jamais en diagonale, et l'on n'enchaîne pas deux sauts dans le même tour.
La prise n'est jamais obligatoire.
La seconde capture
La boule sautée est retirée, puis le joueur retire une seconde boule adverse de son choix : sur le plateau, ou dans la réserve de l'adversaire.
C'est la règle qui fait le yoote. Une prise en emporte toujours deux, et la seconde est une décision : retirer la boule qui vous menaçait, ouvrir une brèche, ou assécher la réserve adverse.
Déplacer une boule
Réserve vide, on déplace une boule vers un trou voisin libre : d'un seul trou, horizontalement ou verticalement.
Le Ndar-Kapp
Ndar-Kapp — « bloqué de partout » — désigne le joueur qui n'a plus aucun coup possible. Il perd la partie.
Un joueur sans boule sur le plateau mais qui en garde en réserve n'est pas bloqué : il peut encore poser.
Gagner la partie
En capturant les douze boules adverses, ou par Ndar-Kapp. Ce n'est pas le nombre de boules sur le plateau qui compte, mais le total, réserve comprise.
La partie nulle
Quand plus rien ne se prend, les joueurs s'arrêtent d'un commun accord — bouton « Proposer nulle ». À défaut, la partie est déclarée nulle après 120 coups sans une seule capture.
Conseils pour bien débuter
- Observez avant de jouer.
- Vérifiez toujours le trou derrière une boule adverse : c'est là qu'est le saut.
- Après une prise, regardez la réserve adverse avant de choisir la seconde boule.
- N'allez pas au centre si cela offre un saut à l'adversaire.
- Pensez à votre coup, mais imaginez surtout la réponse de l'autre.
Le meilleur moyen d'apprendre reste de jouer : lancez une partie contre la machine, niveau Facile pour commencer.
